Le Coche et la Mouche de La Fontaine : texte, morale et analyse

gregory

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Illustration de Le Coche et la Mouche de Jean de La Fontaine

La morale du Coche et la Mouche, expliquée

La morale se trouve dans les quatre derniers vers de la fable :

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.

En une phrase : il y a des gens qui s’agitent beaucoup autour d’un travail qu’ils ne font pas, se persuadent qu’ils en sont la cause, et finissent par réclamer le mérite du résultat.

La Fontaine ne s’en prend pas à la paresse — la mouche, justement, ne cesse pas de bouger. Il vise l’illusion d’utilité : croire que l’agitation est du travail. C’est une morale sociale, et elle n’a pas vieilli, ce qui explique que la fable ait donné une expression toujours vivante en français.


Le texte intégral de la fable

Jean de La Fontaine, « Le Coche et la Mouche », Fables, Livre VII (1678).

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient, et des chevaux s’approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine,
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.
Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le moine disait son bréviaire :
Il prenait bien son temps ! une femme chantait :
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut.
« Respirons maintenant ! dit la mouche aussitôt :
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. »

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.


Que raconte la fable ? Le récit en trois mouvements

La côte sablonneuse : l’attelage à la peine

Les cinq premiers vers plantent une scène pénible et concrète : une montée, du sable, du soleil, six chevaux, un véhicule lourd. Les passagers sont descendus pour alléger la charge — détail réaliste, La Fontaine connaît les voyages en coche.

Le vers « L’attelage suait, soufflait, était rendu » concentre l’effort en trois verbes courts. Le lecteur a déjà compris qui travaille : les chevaux, et personne d’autre.

L’entrée en scène de la mouche et son agitation

La mouche « survient » — verbe d’intrusion. Elle pique, bourdonne, se pose sur le timon puis sur le nez du cocher, va, vient. La Fontaine multiplie les verbes de mouvement pour saturer le passage d’activité.

Le vers essentiel est celui-ci : elle « pense à tout moment / Qu’elle fait aller la machine ». Tout est là. Ce n’est pas une menteuse, c’est une convaincue. Elle croit sincèrement à sa propre importance.

Elle va même plus loin : elle se plaint d’agir seule et de porter tout le soin. Reprocher aux autres leur inaction pendant qu’on ne fait rien soi-même est le sommet du personnage.

Le sommet atteint et la mouche qui réclame son salaire

Le coche arrive en haut « après bien du travail » — la formule est sèche, et le travail n’est toujours pas celui de la mouche. Elle prend alors la parole pour dire « Respirons ! », s’attribue le résultat, et réclame paiement.

La demande de salaire est le trait de génie de la fable : l’illusion ne se contente pas d’exister, elle se transforme en créance sur les autres.


Analyse linéaire : comment La Fontaine construit le ridicule

Le rythme des vers et l’accélération du bourdonnement

La fable alterne alexandrins et octosyllabes. Les vers longs portent la peine de l’attelage ; les vers courts, plus nombreux dès l’arrivée de la mouche, miment son agitation saccadée. Le passage « Va, vient, fait l’empressée » enchaîne des monosyllabes : on entend le bourdonnement dans la métrique elle-même.

Ce décalage rythmique fait le comique avant même que le sens intervienne.

Le vocabulaire militaire appliqué à un insecte

La Fontaine compare la mouche à « un sergent de bataille » qui va « hâter la victoire ». Le décalage entre le registre — armée, commandement, victoire — et l’objet — un insecte sur un timon — produit un effet d’héroï-comique : on traite bas avec des mots hauts.

L’appellation « Dame mouche » relève du même procédé : le titre de noblesse accolé à la bestiole souligne sa prétention.

La chute et le renversement final

Le récit occupe l’essentiel du texte ; la morale tient en quatre vers. Ce déséquilibre est volontaire : La Fontaine laisse le lecteur tirer sa conclusion avant de la formuler, si bien que la morale ne tombe pas comme une leçon mais comme une confirmation.

Le dernier mot — « chassés » — rend le verdict sans appel, et rappelle qu’on chasse les mouches d’un revers de main.


D’Ésope à La Fontaine : les sources de la fable

Le motif est ancien. On le trouve chez Ésope, fabuliste grec, sous la forme d’un moucheron posé sur la corne d’un bœuf ou d’une mouche sur un attelage, puis chez Phèdre, fabuliste latin, avec une mouche perchée sur le timon d’une mule.

La Fontaine hérite donc du canevas. Ce qu’il ajoute est décisif : le décor français du coche et de la côte sablonneuse, les passagers descendus, le moine et son bréviaire, la femme qui chante — et surtout la réclamation de salaire, qui donne à la fable sa chute mémorable.

C’est la méthode habituelle du recueil : reprendre une trame connue et l’installer dans un cadre concret et contemporain. On la retrouve dans Le Lièvre et la Tortue ou Le Corbeau et le Renard, et l’ensemble du recueil est présenté sur notre page consacrée aux Fables de La Fontaine.


La mouche du coche : comment trente vers sont devenus une expression courante

Peu de fables ont laissé une trace aussi durable dans la langue. « Faire la mouche du coche » — ou simplement « c’est la mouche du coche » — s’emploie couramment en français pour désigner quelqu’un qui s’agite autour d’un travail sans y contribuer, tout en s’en attribuant le mérite.

L’expression a quitté l’école depuis longtemps. On la lit dans la presse politique pour qualifier un responsable qui commente une réforme qu’il n’a pas menée ; on l’entend en entreprise à propos d’un collègue qui multiplie les réunions, les relances et les tableaux de suivi pendant que d’autres produisent. Elle est devenue un outil de diagnostic social, utilisable sans avoir jamais lu La Fontaine.

Ce passage de la fable à la locution mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il explique la longévité du texte. Une morale abstraite — « ne vous attribuez pas le travail d’autrui » — se serait effacée. Ce qui survit, c’est l’image : un insecte minuscule perché sur un attelage de six chevaux, persuadé de le faire avancer. L’écart de proportion est si net qu’il se retient sans effort et se réapplique à n’importe quelle situation.

C’est aussi ce qui rend le texte redoutable. Traiter quelqu’un de mouche du coche, ce n’est pas l’accuser de paresse — reproche facile à réfuter, puisque la mouche s’active sans arrêt. C’est nier la valeur de son activité, ce qui est beaucoup plus difficile à contester. La fable fournit une critique que sa victime ne peut pas retourner en montrant qu’elle travaille beaucoup : c’est précisément le point.

Une remarque utile pour l’analyse linéaire : l’expression courante a légèrement déformé le texte. Dans la langue d’aujourd’hui, la mouche du coche est souvent perçue comme un importun qui gêne. Chez La Fontaine, elle ne gêne pas vraiment l’attelage — elle se trompe sur elle-même. Le sujet de la fable n’est pas la nuisance, c’est l’illusion.


Questions de révision sur la fable

  1. Relevez les verbes de mouvement associés à la mouche. Que produit leur accumulation ?
  2. Pourquoi La Fontaine alterne-t-il alexandrins et octosyllabes ? Appuyez-vous sur deux exemples précis.
  3. Expliquez l’effet produit par le vocabulaire militaire appliqué à la mouche.
  4. La mouche se plaint d’agir seule. En quoi cette plainte est-elle le sommet du portrait ?
  5. Comparez la fable de La Fontaine et sa source antique : qu’est-ce qui a été ajouté ?
  6. L’expression « faire la mouche du coche » a-t-elle exactement le sens que lui donne la fable ?

FAQ — Le Coche et la Mouche

Quelle est la morale du Coche et la Mouche ? Les quatre derniers vers : certains s’agitent dans les affaires des autres, s’y croient indispensables, et devraient en être chassés. En clair : l’agitation n’est pas le travail, et celui qui s’en prévaut n’a droit à aucun mérite.

Dans quel livre des Fables se trouve Le Coche et la Mouche ? Dans le Livre VII, publié en 1678 avec le second recueil des Fables.

Combien de vers compte la fable ? Une trentaine, morale comprise, en alexandrins et octosyllabes alternés.

Que signifie l’expression « la mouche du coche » ? Elle désigne une personne qui s’agite autour d’un travail sans y contribuer réellement, tout en s’en attribuant le résultat.

Qui sont les personnages de la fable ? La question est un peu piégeuse : une fable de trente vers n’a pas de personnages au sens d’un roman. Il y a la mouche, les six chevaux, le cocher et des passagers à peine esquissés — un moine et une femme — qui servent uniquement à montrer que personne ne prête attention à l’insecte.

Quelle est la source de la fable ? Le motif vient d’Ésope, puis de Phèdre. La Fontaine en conserve la trame et y ajoute le décor français, les passagers et la demande de salaire finale.


Sources utiles sur Le Coche et la Mouche


Pour la méthode de l’exercice au lycée, voir notre page sur l’analyse linéaire au bac de français.